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Article Lepoint.fr , 17/01/07

Deux ans après sa victoire à la tête de la région avec plus de 55 % des suffrages, celle que les sondages voient comme la candidate socialiste à l'élection présidentielle de 2007 mène son équipe à un train d'enfer. L'opposition, laissée KO, a du mal à relever le nez. Preuve en est la difficulté à débusquer un élu UMP ou UDF qui accepte spontanément de critiquer sa gestion. Sollicité, Jean-Pierre Raffarin, sénateur de la Vienne - un des quatre départements de la région avec la Charente, la Charente-Maritime et les Deux-Sèvres -, fait savoir que, pour lui, « elle n'existe pas » . « Il a des amis politiques qui se chargent de la contrer » , précise-t-on dans son entourage.

Sur le terrain, on cherche en vain les censeurs. Le scrutin les a laminés. Il y a bien Thomas Porchet, préposé à la besogne en tant que collaborateur du groupe UMP/UDF/non-inscrits, quinze personnes au total, dont plusieurs absents. Il a 22 ans, de la bonne volonté, un discours rodé. Il a deux reproches à faire à Ségolène Royal : une politique « axée sur la communication »« les pleins pouvoirs » . Qu'en pense le vice-président communiste, Paul Fromonteil ? « Les arcanes administratives et les méandres décisionnels peuvent être des obstacles à l'efficacité, Ségolène n'hésite pas à les franchir » , atteste ce Corrézien de 75 ans - « comme Chirac » -, qui a connu Georges Marchais et a fait partie du cabinet de Charles Fiterman aux Transports, en 1981. et une volonté de s'arroger

« Ils sont anéantis par le rouleau compresseur , s'amuse Ségolène Royal. On a fait en deux ans ce qu'ils n'ont pas fait en quinze ans. Au début, je les ai contraints. Ça a pu renâcler. Maintenant, ça va. Nous avons atteint notre rythme de croisière. » Le visiteur veut savoir si l'autorité lui est naturelle ou si elle force sa nature « Non , réplique-t-elle dans un éclat de rire, je l'ai plutôt freinée. »

Au détour d'une réunion du conseil régional, Elisabeth Morin, guettée par le surmenage entre ses deux mandats électifs (mairie de Poitiers et région), ses fonctions d'inspecteur général de l'Education nationale et son poste au Conseil économique et social, une fleur que lui a faite Raffarin avant son départ de Matignon, consent à planter quelques banderilles contre « Mme Royal » . Elle l'accuse pêle-même d' « esbroufe », d'avoir « définitivement tourné le dos à la démocratie représentative » en refusant le débat avec la droite, d'être une « violente » . Parce que Ségolène Royal a demandé un rapport à la chambre régionale des comptes sur la gestion précédente « pour essayer de jeter le soupçon » , rappelle sa rivale, mal remise de sa défaite. Raffarin lui avait laissé les clés de la région lorsqu'il a été nommé Premier ministre, en 2002.

 

La droite soutient son action. Au conseil régional, l'opposition vote comme un seul homme, à quelques exceptions près, les projets et les budgets de Ségolène Royal, innovations comprises. Que ce soit les aides à la formation et à l'installation des jeunes dans cette région de 1,6 million d'habitants à la population vieillissante importante, les subventions à l'agriculture, à la pêche et à l'ostréiculture, ou les 152 320 euros affectés au reboisement de la région dévastée par la tempête de décembre 1999 (350 000 arbres vont être plantés). « Je vous remercie pour les forêts de la région et les forestiers » , pavoise Ségolène Royal devant une telle unanimité. Les mesures pour favoriser le maintien du lien social entre les jeunes et les vieux, les malades et les bien-portants constituent une de ses priorités. Là encore, la droite soutient son action. Mesure phare de son programme : la gratuité des livres dans les établissements scolaires, étendue aux élèves de terminale, suscite des échanges polis. Avec Jean-Louis Frot (UMP/UDF), qui regrette qu'avec les 70 euros alloués les familles ne bouclent pas leur budget. « Bravo , rétorque Ségolène Royal. Vous évoluez, monsieur Frot. La première année, vous avez voté contre. Aujourd'hui, vous êtes pour son élargissement. Nous remercions l'opposition de toutes ses propositions d'amélioration d'un dispositif auquel elle était hostile. » Brouhaha dans les rangs. Sur son siège, Alain Leroy, un des trois élus du FN, s'époumone : « Y a pas de démocratie. Elle est confisquée. » Ségolène Royal l'invite à se joindre à la commission ad hoc. Il l'en remercie.

Remontée à bloc à mesure qu'elle parle, Elisabeth Morin, qui se demande combien de temps vont durer ces « galopades » , s'irrite de la suppression de la commission Europe à l'assemblée régionale, alors que les aides agricoles de Bruxelles s'élèvent à 540 millions d'euros. « Je n'ai pas besoin d'un ministère des Affaires étrangères , cingle Ségolène Royal. Par souci d'économies, j'ai intégré la donnée Europe à tous les secteurs (agriculture, pêche, emploi, tourisme, etc.). Il n'y a pas un dossier en suspens. » Des partenariats et des actions de coopération sont lancés avec l'Inde, le Vietnam, le Portugal, le Québec, d'autres pays encore.

Place à l'efficacité donc, au nom de laquelle la présidente de Poitou-Charentes bouscule, arbitre, taille dans le vif, non sans noter les propositions et les suggestions des interlocuteurs, et surtout en faisant les comptes. C'est ce qu'elle appelle la « démocratie participative » . Son dada (voir encadré) . « 1 euro dépensé est 1 euro utile » , répète-t-elle. Autre leitmotiv aux accents mitterrandiens : « L'argent ne doit pas toujours aller à l'argent. » Serait-ce sa façon à elle de prendre ses marques à gauche ? « L'argent va à l'argent, c'est un constat. Si la politique ne remet pas ça en question... Mais il faut beaucoup de force politique pour renverser cette situation » , relève Ségolène Royal. Elle déplore qu'alors que des éleveurs ne touchent pas le smic la précédente majorité ait englouti 2,5 millions d'euros dans un « Cabriscope ». Les 350 chèvres qu'abritait le Centre international de culture caprine, à Linazay (Vienne), vont donc retrouver les vertes prairies pour faire place à l'art contemporain.

Ségolène Royal doit faire des choix drastiques entre les politiques imposées par Bruxelles et le désengagement de l'Etat consécutif à la phase de décentralisation lancée par Raffarin Premier ministre. Au lendemain de la victoire de la gauche aux régionales, il y a eu transfert des compétences, mais pas des crédits, insiste-t-elle. « Malgré tout » , la présidente de Poitou-Charentes dispose d'une « certaine marge de manoeuvre » . En 2005, elle a augmenté les impôts de 14,5 %. Moins qu'ailleurs, où ils ont crû par exemple de 79 % en Languedoc-Roussillon. En 2006, ils n'ont pas bougé. L'opposition en reste sans voix.

 

Marquer sa différence. Les bourses tremplins pour l'emploi, une initiative prise pour « arrêter la fuite des jeunes de la région » et qui leur permet de démarrer une activité, reprendre un commerce ou en créer un, ne prêtent pas non plus à contestation. Il y en a eu un millier l'an passé. La remise des chèques donne lieu à des cérémonies de bon aloi. A la sortie, parfois, les choses se gâtent. Un vendredi de février, à La Rochelle, une poignée d'étudiants l'alpaguent. Ils exigent qu'elle leur dise ce qu'elle pense du contrat première embauche, le fameux CPE. Echange houleux. « Vous avez dit que vous ne déferiez pas tout ce que la droite a fait , l'interpelle Mathieu, 22 ans.

- Oui, ça a été mis en exergue , rétorque Ségolène Royal, c'est la règle du jeu.

- On réclame le retrait du CPE , insiste Julien, 22 ans lui aussi.

- Il faut savoir ce qu'on met à la place avant d'avoir un discours sur l'abrogation. C'est ce que j'ai voulu dire , argumente la présidente de Poitou-Charentes.

- Vous êtes comme Jospin, j'ai lu son livre [1] . Il veut juste être un régulateur du libéralisme. Or les jeunes attendent beaucoup plus de la gauche , assène Mathieu.

- C'est vrai qu'il faut être plus radical , réplique Ségolène Royal. J'ai ouvert un site desirsdavenir.org. Tous les avis sont pris en compte. Adhérez. Prenez le pouvoir. Essayez d'avoir une influence au sein du PS. C'est une question de rapports de forces. Si vous venez nombreux, vous ferez peser les décisions en votre faveur.

- Les gens veulent une alternative, pas une alternance avec une droite et une gauche qui se partagent le gâteau et où chacun travaille à sa petite notoriété » , coupe Mathieu.

La politique n'est jamais absente des préoccupations de la présidente de Poitou-Charentes. Moins celle des petites phrases que celle des arbitrages, par lesquels elle entend marquer sa différence. Sur les transports, par exemple, un dossier sur lequel ses options ne font pas l'unanimité au sein de sa majorité. Certains se plaignent d'avoir été mis devant le fait accompli : « Ils devaient dormir pendant les réunions précédentes», dit-elle .

Il y a ceux qui voudraient qu'une autoroute relie La Rochelle à Rochefort. Ségolène Royal, qui préfère miser sur le TER, a décrété de mettre le billet à 1 euro les mercredis. Un succès. « Raffarin a laissé une région très en retard. La moitié des trains sont à rénover. » Côté autoroutes, elle trouve « inadmissible » qu'en les privatisant le gouvernement « encaisse les bénéfices » et laisse aux régions le soin de construire de nouveaux tronçons. « Si c'est rentable, c'est au privé de payer. Je suis garante de l'attribution des deniers publics. »

 

Sous haute surveillance. Les deux pieds en Poitou-Charentes, mais la tête ailleurs, elle n'entend pas participer au « brouhaha » ambiant. « Si je mettais mon grain de sel sur tous les sujets, j'y perdrais en audience » , dit-elle. Les attentions dont elle est l'objet ne seraient pas toutes empreintes des meilleures intentions. Nicolas Sarkozy trouve qu'elle ferait une « adversaire respectable » pour la présidentielle. Dominique de Villepin parle de lien « amical »« Je ne les ai pas réclamées. Elles ne me sont pas indispensables. Après tout, elles sont peut-être destinées à me disqualifier aux yeux des socialistes. » qui remonterait à l'Ena. Ces amabilités la laissent de marbre.

Pas plus que la gauche la droite ne l'épargnera. En Poitou-Charentes, le gouvernement l'a placée sous haute surveillance en procédant à quelques nominations stratégiques. Magistrate devenue sous-préfète, Béatrice Lagarde a été désignée secrétaire générale pour les affaires régionales à la préfecture afin d'exercer un contrôle rigoureux sur sa gestion. Au palais de justice de Poitiers, c'est un ancien conseiller de Dominique Perben au ministère de la Justice, Frédéric Fèvre, qui a été promu procureur de la République. Il attend le renfort de Martine Ceccaldi, pressentie pour être procureur général à la cour d'appel. Conseillère de l'actuel ministre, Pascal Clément, cette magistrate était auparavant auprès de Perben. Ségolène Royal se dit consciente de « tout ce travail d'encerclement »

SOURCE : Lepoint.fr

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