La démocratie française est en train de perdre son dêmos, le peuple. Moins de la moitié des électeurs ont voté le 14 mars, lors du premier tour des élections régionales. Les sarkozystes ont été battus, et c’est dans leurs bastions qu’ils ont perdu le plus de voix, auprès des artisans, des petits entrepreneurs et des moindres revenus. Les partis de gauche, eux, ont certes reçu une majorité de voix, mais celle-ci représente à peine un sixième des électeurs inscrits. Selon un récent sondage [mené en janvier par la Sofres pour le compte du Centre de recherches poitiques de Sciences-Po], 67 % des Français ne font confiance “ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner le pays.” Et 79 % d’entre eux pensent que “les choses ne cessent d’empirer”. Un Français sur dix est chômeur, et les autres ont peur de le devenir. La majorité des gens pensent pouvoir se retrouver sans domicile du jour au lendemain. La jeunesse française est la plus pessimiste d’Europe. Ces problèmes, qu’on retrouve sur tout le continent, ne sont pas propres à la France. Mais l’aliénation qu’ils provoquent y est particulièrement forte.
Où est passée la belle assurance de l’été 2007 ? Dans la compétition pour lancer le renouveau et sortir de la stagnation de l’ère Chirac, un Nicolas Sarkozy proche du peuple l’avait emporté face à la socialiste Ségolène Royal et son programme de “démocratie participative”. “Travailler plus pour gagner plus”, telle était sa solution. Aujourd’hui, ce slogan n’est plus prononcé sans ironie. Karl Marx avait fait remarquer que les années révolutionnaires 1793 et 1794 avaient été, en France, “une manière plébéienne de se débarrasser des ennemis de la bourgeoisie”. On pourrait dire que le sarkozysme était une manière plébéienne d’ouvrir la France au capitalisme moderne. Le programme de Sarkozy, la “rupture”, contenait une déclaration de guerre à une élite conservatrice qui se complaisait dans la stagnation. La vulgarité affichée du président n’était pas uniquement du populisme, elle avait également pour objectif de déstabiliser “les princes de la République” [titre d’un essai du journaliste Yvan Stefanovitch, publié chez Lattès].C’est aussi dans ce but que Sarkozy avait lancé, dès son entrée en fonction, une série de réformes. Mais deux obstacles se sont dressés sur sa route. La crise, tout d’abord, qui a rendu hors contexte les réformes économiques libérales projetées, la population réclamant d’être protégée et non d’avoir la liberté de prendre des risques. Les institutions ont posé le second obstacle. “En surface, la France semble être une monarchie élective mais, dans les faits, le pouvoir central est ligoté par des milliers de fils tenus par les présidents de région, conseillers régionaux et autres maires”, explique l’historien Max Gallo. Cette répartition des pouvoirs, informelle, ne suit toutefois aucune règle claire, comme le dénonce Denis Olivennes, le directeur du Nouvel Observateur. Lui demande tout simplement une nouvelle République. L’abandon du principe de souveraineté indivisible qui avait animé la Révolution de 1789, mais qui ne convient plus au monde d’aujourd’hui. Finie, l’époque où on pouvait se représenter la démocratie comme une pyramide. La mondialisation et l’individualisation, la décentralisation du savoir et l’entrée en jeu d’acteurs non étatiques, font inévitablement naître un réseau de contrôle diversifié. Et celui-ci n’est pas clairement défini, voire totalement confus.
Pourtant, Nicolas Sarkozy continue de diriger la France de façon pyramidale. Certes, des états généraux sont convoqués çà et là – c’est-à-dire que les divers groupes sociaux sont réunis –, mais c’est toujours le grand patron qui prend les décisions. Il s’efforce âprement de tenir sous contrôle les contre-pouvoirs et tire à volonté sur toute résistance. L’Elysée régente la majorité parlementaire jusque dans les moindres détails. Les ministères ne sont pas pilotés par le Premier ministre mais par les conseillers qui entourent le président. Sarkozy est le premier président à qualifier le Premier ministre de “collaborateur” et à faire annoncer le programme du gouvernement, non par le Premier ministre, mais par son propre conseiller spécial – à la télévision. Le contrôle que l’Etat exerce sur celle-ci, s’il ne s’est pas renforcé sous Sarkozy, s’effectue d’ailleurs désormais avec une franchise toute plébéienne. Quant aux lois votées par le Parlement, la moitié d’entre elles demeurent inapplicables, faute de décrets d’application ou du budget nécessaire. Est-ce vraiment là la Ve République que Charles de Gaulle avait fondée en 1958 ?
Pour servir la “rupture”, Nicolas Sarkozy avait mis sur pied un culte de l’action. Et il s’y accroche. S’il ne décide pas de façon sensiblement plus dictatoriale que ses prédécesseurs, il procède sur un mode plus interventionniste. Or ce style rebute aujourd’hui les Français. “Ils doivent maintenant faire appel à des catégories de la gériatrie – à savoir l’arthrose, la sclérose, la maladie d’Alzheimer, la schizophrénie”, ironise Emmanuel Todd. Comme lui, de nombreux Français décrivent désormais leur classe politique comme un patient souffrant de troubles de la perception, qui traînerait – au mieux serait capable de gesticuler – dans sa jolie maison de retraite nommée Paris.“C’est le vide qui est au pouvoir”, poursuit-il. Ni la droite ni la gauche ne sont prêtes à sortir des sentiers battus, à s’attaquer à la domination qu’exerce sur l’économie une classe sociale donnée, à faire en sorte que ni la France ni l’Europe ne finissent écrasées sous les roues de la mondialisation. La droite ne songe plus qu’au maintien de l’ordre public, sur fond de propagande nationaliste et autoritaire. La gauche n’a même pas ça. Le Parti socialiste n’a plus d’idées ; se bornant sans ambition historique à se reproduire dans les instances régionales et entretenant une sorte de symbiose antagoniste avec la droite.
Emmanuel Todd n’est pas le seul à penser que la France se retrouve perdante dans la mondialisation. De fait, les exportations françaises chutent faute de modernisation politique, l’endettement de l’Etat augmente et une diminution possible de la solvabilité nationale est évoquée. Tôt ou tard, le gouvernement devra réduire les dépenses, et le plus tard sera le pire. Un scénario à la grecque serait extrêmement dangereux. La France n’a pas connu de guerre civile depuis la Commune de Paris en 1871, rappelle Max Gallo, mais “toute démocratie n’est qu’une pellicule d’huile sur une mer agitée, et elle peut vite basculer dans la barbarie. La violence peut venir de la droite comme de la gauche, et le résultat en sera un Etat autoritaire.”Il tente peut-être le diable, mais quelle belle fin peut espérer la Ve République ? Il faudrait un régime qui affine la séparation des pouvoirs, qui instaure une démocratie locale et qui rende ses compétences à la société. Malheureusement, cette “VIe République” n’a que peu de partisans.
Pour servir la “rupture”, Nicolas Sarkozy avait mis sur pied un culte de l’action. Et il s’y accroche. S’il ne décide pas de façon sensiblement plus dictatoriale que ses prédécesseurs, il procède sur un mode plus interventionniste. Or ce style rebute aujourd’hui les Français. “Ils doivent maintenant faire appel à des catégories de la gériatrie – à savoir l’arthrose, la sclérose, la maladie d’Alzheimer, la schizophrénie”, ironise Emmanuel Todd. Comme lui, de nombreux Français décrivent désormais leur classe politique comme un patient souffrant de troubles de la perception, qui traînerait – au mieux serait capable de gesticuler – dans sa jolie maison de retraite nommée Paris.“C’est le vide qui est au pouvoir”, poursuit-il. Ni la droite ni la gauche ne sont prêtes à sortir des sentiers battus, à s’attaquer à la domination qu’exerce sur l’économie une classe sociale donnée, à faire en sorte que ni la France ni l’Europe ne finissent écrasées sous les roues de la mondialisation. La droite ne songe plus qu’au maintien de l’ordre public, sur fond de propagande nationaliste et autoritaire. La gauche n’a même pas ça. Le Parti socialiste n’a plus d’idées ; se bornant sans ambition historique à se reproduire dans les instances régionales et entretenant une sorte de symbiose antagoniste avec la droite.
Emmanuel Todd n’est pas le seul à penser que la France se retrouve perdante dans la mondialisation. De fait, les exportations françaises chutent faute de modernisation politique, l’endettement de l’Etat augmente et une diminution possible de la solvabilité nationale est évoquée. Tôt ou tard, le gouvernement devra réduire les dépenses, et le plus tard sera le pire. Un scénario à la grecque serait extrêmement dangereux. La France n’a pas connu de guerre civile depuis la Commune de Paris en 1871, rappelle Max Gallo, mais “toute démocratie n’est qu’une pellicule d’huile sur une mer agitée, et elle peut vite basculer dans la barbarie. La violence peut venir de la droite comme de la gauche, et le résultat en sera un Etat autoritaire.”Il tente peut-être le diable, mais quelle belle fin peut espérer la Ve République ? Il faudrait un régime qui affine la séparation des pouvoirs, qui instaure une démocratie locale et qui rende ses compétences à la société. Malheureusement, cette “VIe République” n’a que peu de partisans.
http://www.courrierinternational.com/article/2010/03/19/la-ve-republique-en-panne